Virginie Raisson a captivé la salle : permettre le futur pour ne pas le subir

Virginie Raisson, auteure de l'Atlas des futurs du monde, était l'invitée de Questions Publiques, conférence-débat organisée par le Conseil de développement de Nantes Métropole et la revue Place Publique, en partenariat avec Ma Ville Demain. Une présentation brillante de simplicité, un auditoire captivé !

Il ne s’agit pas de dire le futur, mais de le permettre.

Le titre de l’ouvrage, Atlas des futurs du monde, indique que plusieurs futurs sont possibles. Il s’agit donc de choisir le meilleur, sinon le pire s’imposera à nous. Quel legs laisserons-nous à nos enfants ? Cette question devient la principale motivation de Virginie Raisson à écrire ce livre : aujourd’hui, les perspectives que l’on laisse entrevoir aux jeunes sont difficiles (chômage, crise, réchauffement climatique…)… Tout n’est pas noir, l’avenir n’est pas écrit : nous pouvons encore faire des choix, et faire bouger les lignes. Nous sommes à un moment de l’histoire mondiale où tout est à (ré)inventer.

L’exercice auquel Virginie Raisson et le laboratoire qu’elle dirige (le Lépac) se sont livrés a consisté à faire des projections tendancielles.

La démographie

Au commencement sont les évolutions démographiques. Ces tendances déterminent fortement les autres évolutions. La démonstration s’est basée sur deux premières cartes montrant la répartition de la population mondiale en 1950 et en 2033. On remarque d’une part que l’Asie a toujours été le continent le plus peuplé, et d’autre part que s’opère un basculement du Nord vers le Sud, qui représentera 90 % de la croissance démographique (la Russie perdra de la population, les Etats-Unis maintiendront leur poids démographique grâce à la fertilité des Hispanophones, l’Europe passera de 18 % de la population mondiale à 7 %).

Nous allons passer le cap des 7 milliards d’êtres humains cette année. En fonction des projections, on pourrait atteindre les 9 milliards entre 2050 et 2100 (scénario haut 11 milliards, scénario bas 8 milliards). Ce qui posera des questions en termes d’accès aux ressources, d’infrastructures. Ces éléments peuvent également influer sur la stabilité des pays (risque d’émeutes de la faim, révolutions démocratiques).

L’évolution de la répartition par classe d’âge entre 1950 et 2033 en Europe montre une très forte croissance des 50 ans et plus. Ce phénomène est causé par l’augmentation de l’espérance de vie (les plus de 80 ans sont ceux qui augmentent le plus rapidement en Europe), la baisse du taux de fécondité (d’où l’importance de l’apport migratoire pour ne pas perdre de population), la génération des babyboomers qui arrive tout juste à la retraite. Ce vieillissement capte l’essentiel des dépenses de santé et engendre une perte de dynamisme : cela questionne la place de l’Europe dans le monde, notamment en matière de compétitivité…

L’économie

D’ici à 2050, l’Europe pourrait voir sa population en âge de travailler diminuer de 21 %. Parallèlement, celle de l’Asie augmentera de 21 % et celle de l’Afrique de 125 % (phénomène de rattrapage dû au fait que l’Afrique est en train d’opérer sa transition démographique).

A noter que les plus grands flux migratoires sont majoritairement internes aux grandes régions du monde : contrairement aux idées reçues, les mouvements de population les plus importants ne se font pas des pays du Sud vers les pays du Nord mais au sein des pays du Sud, dans les continents africains et asiatiques par exemple. Ces éléments permettent aussi de projeter un scenario de réveil de l’Afrique avec des possibilités de relocalisation industrielle dans le continent: la dette y a été divisée par deux depuis 2000, la croissance économique est là, les classes moyennes progressent dans les villes, la main d'œuvre est de plus en plus formée, les économies sont de plus en plus insérées dans le systèmes bancaire… A noter néanmoins qu’on ne parle ici que de 5 ou 6 pays africains, comme l’Afrique du Sud ou le Nigéria.

En ce qui concerne les PIB, l’ordre mondial d’ici 2050 sera profondément bouleversé, même si le scénario présenté a été élaboré avant la crise économique actuelle. En 2006, le trio de tête était composé des Etats-Unis, l’Europe (composé de 8 pays) et le Japon. En 2050, ce sera la Chine, les Etats-Unis et l’Inde. L’Asie devient une puissance économique de tout premier plan : émergence d’une classe moyenne, avec des individus formés à l’étranger (les Chinois sont la première communauté étrangère étudiante en France après les Marocains). Mais l’Asie connaît aussi bien sûr des handicaps : vieillissement important en prévision en Chine, qui ne possède pas de système social à la hauteur de l’enjeu, avec un risque en matière de solidarité (un couple actif aura à charge ses enfants, les quatre parents, voire les grands-parents et utilisera son épargne pour la vie quotidienne de toutes ces générations). Autre révolution : jusqu’en 2000, la Chine n’était pas dépendante en matière d'énergies et de matières premières. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, d’où une pression énorme sur les ressources mondiales.

L’énergie

La consommation d’énergie par secteur et son évolution entre 2006 et 2050 montrent que la demande est davantage économique que démographique. La part de l’Afrique progresse peu, celle de l’Asie explose (à noter que l’Inde est une puissance agricole et tertiaire donc moins consommatrice d’énergie). A noter que la part de consommation énergétique de l’Europe demeure importante même si la part mondiale de la population européenne décroît. Cela s’explique par le fait que la demande individuelle énergétique continue de croître : le changement de nos pratiques demeure un enjeu majeur.

On observe peu de redistribution dans la consommation d’énergies entre 2007 et 2050. Les énergies renouvelables (solaire, éolien…) progressent fortement à leur échelle, mais elles pèsent si peu à ce jour que globalement, l’effet est encore négligeable. Des progrès technologiques en termes de stockage de cette énergie renouvelable sont encore nécessaires.

3 pays concentrent plus de la moitié des réserves mondiales de gaz: Russie, Qatar et Iran. Depuis la fin de la Guerre froide, les relations internationales sont davantage guidées par les rapports énergétiques que par les oppositions idéologiques.

Les ressources

L’épuisement programmé des minerais et métaux remet en cause nos modes de production même si les échéanciers proposés sont souvent faux car les réserves évoluent en permanence.
L’augmentation généralisée du niveau de vie provoque également une consommation accrue de bœuf et de lait (sauf en Inde et au Japon car les habitudes alimentaires sont différentes) ; ce phénomène accroît la pression sur les ressources et participe à l’augmentation des gaz à effet de serre.
L’évolution de l’empreinte écologique montre que depuis la fin des années 1990, l’humanité vit au-delà des ressources que peut offrir la planète, notamment à cause de l’augmentation de la production de CO2 et les pâturages.

L’urbanisation

L’évolution des populations urbaines et rurales entre 1950 et 2050 montre que les progressions sont limitées dans les pays développés. En revanche si l’exode rural a mis 200 ans chez nous, il ne mettra que 50 ans dans les pays émergents. L’accès à la ville est synonyme de meilleur accès à la santé, à l’éducation.

Pour conclure, Virginie Raisson a terminé son brillant exposé en expliquant que la croissance démographique n’était pas le problème ; c’est plutôt notre modèle économique qui doit être interrogé. La meilleure maîtrise de notre pression sur les ressources passe donc par une nouvelle façon de penser notre développement.

Les réactions ont été riches et ont permis de compléter le propos sur la question des migrations, celle des conflits liés aux ressources ou de l’accès à l’eau. Remettant en cause les a priori, rappelant qu’il faut aussi décrypter les cartes et les chiffres, Virgine Raisson a proposé un plaidoyer enthousiasmant pour une prise en main collective de notre destin !

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